Rentrée solennelle du Barreau d’Aix en Provence et de la Conférence 25 juin 2015 –
Discours de Cédric DUBUCQ, Premier Secrétaire de la Conférence
Ce procès fut le plus bouleversant de sa carrière. Le 6 novembre 1959, le Vieux Palais de Justice d’Aix-en-Provence était enseveli sous un épais brouillard.
Maximilien Levesque et Anna, deux aveugles marseillais, furent convoqués sur le banc des accusés.
Anna était une petite corse menue, de 18 ans, et pourtant sans âge.
Maximilien, 23 ans était un jeune autodidacte, frêle, érudit, pudique, les cheveux en bataille, les yeux morts.
Tous deux étaient convoqués pour avoir assassiné Albert, infirme lui aussi, le rival de cœur de Maximilien.
A l’ouverture de ce procès, une cohorte de cannes blanches venait marteler la salle des pas perdus.
Des murmures, des bruits sourds attendaient le procès des Aveugles de Marseille.
Pendant les débats, Anna cherchait sa bouche, avec ses doigts fins, pour se reconnaître elle-même, et caresser ses mots.
Elle racontait que son compagnon décédé, Albert, était un homme admirable mais un fiancé détestable.
Dans ce naufrage, Maximilien s’est trouvé être le refuge. Il l’écoute quand elle pleure.
Et de l’écoute né la compassion, qui se transformât en tendresse puis en ferveur.
Maximilien conjuguait cette relation au présent, elle au futur, mais qu’importe.
Un soir, elle se rend à son appartement. La porte était close, des vêtements avaient disparu.
Albert avait une maîtresse. Anna et Maximilien se rendirent chez l’infidèle.
Un affrontement qui dépasse l’imagination eut lieu.
Une rixe inouïe, un combat dans la nuit, du théâtre chinois.
La peur surplombait la haine.
L’ennemi était imperceptible. Une attaque sur des pas. Un coup sur une respiration.
Deux coups de Revolver, en l’air. Un coup de marteau, fatal.
Anna et Maximilien furent convoqués sur le banc de l’infamie de la Cour d’Assises d’Aix-en-Provence.
Les accusés se seraient tués, disaient-ils, « pour la joie d’une promenade ».
Le dernier relayeur de procès peu ordinaire fût le Bâtonnier Raymond Fillipi.
L’inquiétude qui l’habitait n’était pas dissimulée.
Pendant les débats, Fillipi tel un chat sauvage, se faisait oublier, dans un demi-sommeil, avant de donner un coup de patte fulgurant, rare, précieux.
L’Avocat Général requis froidement, d’un raisonnement à l’acier trempé.
Et puis, « Maître Fillipi », dit le Président de la Cour, « vous avez la parole ».
L’intolérable sensation de creux à l’estomac cessât à l’instant où il se levât.
Les premiers mots lui firent passer le trac.
Quand il entendit sa voix, c’était finit.
Il y avait tout : la cadence, la perfection de la forme, le regard figé sur un juré.
Convaincre, émouvoir, persuader. Sans jamais oublier que le silence est une arme…
Il réussit à faire comprendre l’exaspération des sentiments née de la cécité.
Il réussit à éviter que les gros sabots de la justice ne tombent dans les lieux communs.
Face à l’horreur, il évoquait que « la punition doit également être une modération, afin d’éviter que la peine ne devienne, elle aussi, irrationnelle ».
La Cour admirait de ce qu’il avait mis une vie à penser, et des semaines à travailler.
Et succombait à cette immédiateté de l’argumentaire, avec cette parole qui s’exauce – aux deux sens du terme.
Il voulait faire penser ces Juges d’un jour, quitte à leur voler leur âme.
Il retournait les arguments de l’accusation et en faisait des étincelles.
Il avait « le droit et le devoir d’affirmer qu’il arrive de voir des agneaux se transformer en loups ».
Dans sa péroraison, le Bâtonnier, immobile comme toujours, conclut son immense discours en pointant Maximilien du doigt, en invitant les jurés, « à Regarder ce garçon déjà claustré par son infirmité », avant de rappeler « que le destin s’est déjà chargé de décourager la Cour sur le chemin de la sévérité ».
Quand le Bâtonnier Fillipi se rassit, deux mots envahissent son esprit : « c’est fait ».
Quelques secondes d’anéantissement avant la torture de nouvelles questions…
Sans coquetterie, ni pudeur.
Avant le verdict, l’Avocat vécut les secondes les plus intenses, les plus dures.
Où précèdent ce bruit de grelot, et le coup de sonnette annonçant le retour des magistrats et des jurés.
Ses nerfs étaient à vif, son cœur, en ébullition.
Comme si les réponses apportées touchaient à sa propre vie et pesaient sur sa propre liberté.
L’oreille tendue, la pensée en alerte, Fillipi était en avance sur les phrases que le Président lisait d’une voix monocorde.
La silhouette cassée en avant, il subissait le verdict avant l’accusé.
8 ans fermes pour Maximilien Levesque.
Une décision jugée hypocrite, conformiste. Les Juges avaient, dit-on, bifurqué sur le chemin du pardon.
James de Coquet conclut sa chronique judiciaire par cette formule :
« Dans le prétoire, une canne blanche de plus, celle de la justice ».
Le lendemain, comme après chaque échec qui renvoi l’avocat à sa propre solitude, il se présentât, à la maison d’arrêt.
Otât discrètement son chapeau. Se signât, comme les paysans corses, en passant à l’endroit ou était tombée la tête d’un de ces hommes défendu, au pied du petit perron.
Il s’était battu pour ce gosse comme s’il s’agissait de son propre fils, avec cette humilité, qui, disait-il, était sa plus fidèle collaboratrice.
Quinze ans plus tard, le 7 juin 1974, grâce à cette lutte sans faille, sans relâche, la Chambre de l’accusation de la Cour d’appel d’Aix-en-Provence réhabilitera Maximilien Levesque.
De sa persévérance est venue la lumière. Son combat n’avait jamais pris fin.
Il y avait, suite à cette réhabilitation, une canne blanche de moins dans le Prétoire…
Mesdames Messieurs les Bâtonniers, Mesdames, Messieurs, Mes Chers Confrères,
Faire l’éloge du Bâtonnier Fillipi, c’est convoquer
- le goût charnel des mots, et un vocabulaire exceptionnel,
- un esprit bienfait qui préférait toujours la concision aux gesticulations.
- C’est raconter cet homme, ce dandy, ce pêcheur corse, ce contorsionniste qui aurait pu être académicien.
Mais c’est surtout honorer notre profession.
Les jeunes avocats, que voulons-nous aujourd’hui ?
N’être que des survivants, peut être des malentendus, appartenir aux horizons prometteurs et à ce glorieux passé qui nous féconde et que nous envions parfois.
Etre parfois, comme disait le Maître : « Neuf dixième d’artisan, pour un dixième d’artiste… »
- Les proportions peuvent parfois, hélas, s’inverser…
Etre persuadé, comme le disait Fillipi, avec son visage de grenade trop mure, qui laissait passer la malice et la bonté – que la défense peut, et doit tout se permettre !
Parce qu’en mettant toutes nos facultés et notre vitalité au service de la défense, c’est la justice qui est finalement récompensée !
Mesdames Messieurs, nous avons une dette profonde à l’égard du Bâtonnier Fillipi.
Vous avez initié les jeunes Avocats de l’époque au beau, au texte, à la conception selon laquelle l’amour de la défense, est d’abord de l’amour, puis une exigence.
Vous êtes le maître de nos maîtres. Le temps faisant son œuvre, sans doute le Maître des Maîtres de nos Maîtres !
Vous étiez un horizon indépassable, et vous croyez au devenir de l’homme.
Vous étiez à la fois un grand artiste, opiniâtre et consciencieux.
Vous flirtiez sans cesse avec la sensibilité et le doute.
En faisant aujourd’hui votre éloge, Bâtonnier Fillipi, j’ai conscience que je ne peux que décevoir ou me donner beaucoup de mal.
Telle est mon option.
Permettez-moi d’ouvrir une parenthèse – qui sera une façon de servir cet hommage.
C’était dans notre bonne ville d’Aix-en-Provence.
Un ancien Bâtonnier arrivait au terme sa plaidoirie par ces mots : « Messieurs les jurés, avant de venir devant vous, j’ai reçu dans mon Cabinet la femme de l’accusé accompagnée de sa petite fille. La petite fille s’est assise dans le grand fauteuil qu’elle auréolait de sa tête blonde. Au moment de nous séparer, elle a mis sa petite main d’enfant dans ma grosse patte d’homme et m’a demandé : « Dis, tu me le rendras, mon papa ? » Excusez-moi, messieurs les jurés, j’ai répondu oui… »
Et cet ancien Bâtonnier – marseillais – un pur hasard – tombait alors en pleurant…
La première fois, Raymond Fillipi avait trouvé la chute émouvante.
Médusé, le Bâtonnier aixois découvrit que son confrère concluait systématiquement ses plaidoiries de la même manière.
En limitant son effort d’imagination à remplacer parfois la petite fille par un petit garçon…
Raymond Fillipi lui indiquât :
« – Je trouve, monsieur le Bâtonnier, que vous aimez bien cette image…
- Mais mon, cher, ce ne sont jamais les mêmes qui vous écoutent… »
Cette anecdote traduit la conception du défenseur qu’avait notre Bâtonnier.
L’Avocat ne joue pas un rôle.
Parce que l’expérience, et les réussites comptent infiniment moins que notre capacité d’adaptation.
Faire l’éloge du Bâtonnier Fillipi, c’est tenir en horreur la banalité, l’insignifiance, et les propos convenus.
Ce fils d’instituteur naquit dans le maquis corse, près de la plaine d’Aléria, à Tox, son bourg natal.
Là où on écoutait les anciens, évoquer les intérêts supérieurs de la patrie, cette Corse, souvent conquise, jamais soumise.
Il s’exilât pour Nice, ressentant, comme souvent quand on est exilé, un sentiment exquis et amer à la fois.
Le jeune homme raflât tous les prix scolaires, du français au grec, en passant par le latin.
Un temps béni et heureux. Fillipi a fait ses études classiques, parce qu’il était inconcevable d’être ailleurs.
Un temps où l’idée que l’on puisse faire du sport, pratiquer des langues utilitaires, était d’une totale incongruité.
Un temps où l’orthographe était une propreté du style, et où on dessinait assez peu de bande dessinée.
Grâce à ces études, le Bâtonnier Fillipi pouvait fréquenter le génie de ses professeurs, et futurs confrères à Aix-en-Provence (c’est également un hasard), où il devint licencié puis docteur en droit.
C’est ce rapport énamouré avec les mots qui lui fit embrasser la profession.
Avocat, Fillipi ne résistait jamais au plaisir du bon mot.
Fillipi racontait aimer nouer, au cours de procès, des liens d’amitiés, de courtoise estime avec les accusés, les confrères, et d’éminents magistrats.
Et il évoquait, avec nostalgie, et sa verve gouailleuse que « seules les années écoulées et les heures affolantes de notre époque de fer ont un peu atténués, espacés, ou assourdis ces relations, sans en ternir la vivacité ».
Il convoquait, presque à chaque procès, un personnage imaginaire, toujours le même, César Dubray.
Qu’il qualifiait, imperturbable, tantôt de grand spécialiste du droit criminel, auquel il renvoyait la Cour, tantôt de philosophe, tantôt d’homme d’affaires, sous la complicité des initiés.
Le réel était mêlé à la chimère.
Jusqu’à ce que le Président de la Cour d’assises, mis au courant, répliqua à l’avocat médusé que le témoignage de Monsieur César Dubray lui paraissait capital…
Un autre jour, il répondra à ce confrère parisien lui demandant, « dîtes moi confrère, comment plaide-t-on ici ? » « Debout, et en français ! ».
Dans une affaire criminelle où les débats se déroulaient à la Cour d’assises de Lyon, un Avocat Général avait demandé la tête de son client, et eut la détestable manie de recommencer son réquisitoire après que la Défense ne se soit exprimée.
Fillipi, Inspiré et indigné, se leva pour répliquer, et citer les vers célèbres d’Edmond Haraucourt :
« Nul n’est assez pur pour pousser les verrous Devant la justice infaillible du Maître, Les plus grands criminels sont tout près des grands Saints… »
A l’issue des débats, son client, dont la tête était réclamée par l’accusation, bouleversé par ses explications, se pencha vers lui et lui dit :
« Maître à demain soir ou dans quinze ans ».
Un hommage extraordinaire en forme de prémonition. L’avocat sauva la tête de cet homme !
Ils se virent le lendemain. La nuit surprenait souvent le Bâtonnier Fillipi. Une nouvelle guerre commençait : l’épreuve du dossier.
Stores tirés, à son bureau Empire du cours des Arts et Métiers, on trouvait :
Une belle lampe soigneusement choisie.
Une immense photographie de Vincent de Moro-Giafferi, son Maître, dont le geste ample semblait indiqué un chemin d’exigence et de rigueur.
Des tableaux de Pierre Gimming, et le buste de Mirabeau.
Dans cette pièce, la défense supportait tous les sacrifices.
Les feuilles de papier, les cotes éparses, prenaient soudain du poids.
C’était le lieu des attaques, des replis stratégiques.
Le lieu où il étudiait, les faits, la psychologie.
Pas uniquement la jurisprudence, ou le droit, cette science sans imagination, qui coïncide parfois avec l’intelligence, ou sa forme mineure, le bon sens.
Ce propos n’est d’ailleurs plus vraiment d’actualité. On disait de Démosthène que son éloquence « avait la couleur de la lueur des chandelles » On sentait chez lui la préparation assidue, les nuits sans sommeils… et naturellement l’exercice claire d’une volonté. Cette volonté en toutes choses qui lui permettait de donner sa mesure, pour extirper à sa nature le meilleur de ce qu’elle pouvait.
A une époque où le mot effort suscite parfois chez nos contemporains un effroi paralysant, durant des jours entiers il étudiait les réactions du vaccin de Friedman pour assister un médecin qui soignait ses malades avec un sérum de torture.
Il se rendait dans différents laboratoires, interrogeait inlassablement les spécialistes.
La réalité est loin du rêve.
La persévérance remplaçait la fulgurance, la besogne substituait la gloire !
Après chaque succès, il rajeunissait de plusieurs années. Pourtant, le 13 décembre 1976, le Bâtonnier Fillipi, à 66 ans, est réduit au silence, usé par ce dévorant sacerdoce.
Fillipi tomba au champ d’honneur des Avocats. Il ne pouvait en être autrement.
Son cœur si généreux s’est brisé, lorsqu’il allait prononcer une des plus belles plaidoiries de sa Carrière, au procès d’Aléria.
Cette profession ne pardonne pas à ceux qui l’aiment passionnément.
Ce jour là, la défense était décapitée.
Alors Mesdames Messieurs les Bâtonniers, chers confrères, à travers l’éloge de cet immense Avocat, nous avons la douleur et le plaisir (ce n’est pas incompatible) de revivre, fugacement, ce qui est révolu.
A la faveur de ce récit, il est évident que le rapport de causalité entre l’effort, le don et la réussite, est un rapport direct.
Quand on analyse sa carrière, il n’y a aucun malentendu.
Les gloires ont leur raison.
Son autorité tenait à la densité de son être, le pouvoir de son talent, de sa culture, et de son verbe.
Fêtons ce Prince de l’intelligence, cet être exceptionnel, fragile, comme tous les hommes, qui confondait parfois la vie et la vitalité.
Saluons cet avocat du prétoire, cet avocat de la défense, et cet avocat de la parole.
Que l’on tende, à défaut d’y prétendre, de devenir également ce compagnon des solitudes, ce défenseur des libertés, qui usait de son verbe pour être le rempart, qui était là quand plus rien n’allait.
Il accompagnait les chutes. Toujours avec extrême générosité. Aux côtés des principes. Et des damnés de la terre.
Un Libertaire libéral.
Bâtonnier Fillipi, les jeunes avocats vous regardent aujourd’hui, de bas en haut.
Nous espérons juste que votre âme demeure parmi nous, et erre dans notre Palais de Justice, au soir des audiences ardentes.
Nous qui entendons, ou avons entendu, lors de nos premiers pas au Barreau, ces vieilles gloires défaitistes, racontant que notre profession exigeait du travail, et répétait, comme un disque rayé, beaucoup de travail, de la persévérance, beaucoup de persévérance, de la volonté, beaucoup de volonté !
Qu’il fallait attendre, et être bien né, avant de pouvoir ne fût-ce qu’espérer.
Aujourd’hui, la plupart d’entre nous ne regrettons pas notre choix.
Nous n’avons pas commis d’erreur, en refusant le sort que certains nous présentent comme enviable, de travailler à la sécurité sociale, aux finances publiques, ou dans un bureau d’assurance.
Et si certains d’entre nous, se trouvaient sur le pavé, un soir d’hiver, déçu et désemparé, à écouter ce genre de rengaine, si le doute s’installe, que l’on se souvienne des vertus de notre Bâtonnier, et qu’à la suite de nos questions succède le temps de l’apaisement !
Nous avons choisis cette vie aride, encombrée certes, mais ouverte aux inconscients qui ont du courage.
Ce soir je ne sais rien, mais Fillipi m’a permis d’avoir des intuitions.
L’immense Paul Lombard disait que c’était grâce à Fillipi qu’il était resté Avocat, qu’il n’avait jamais rencontré autant de bonté, de drôlerie et de talent brut que chez lui.
Parce que cet Avocat là, était le dernier avatar du sage, du philosophe, et de l’érudit.
Nous savourons avec joie, et, parfois légèreté, d’exercer le plus beau métier du monde.
Sans doute parce que nous aimons tellement la liberté que nous sommes prêt à sacrifier la nôtre.
Fillipi, vous racontiez que dans chaque dossier, vous redeveniez le stagiaire de vos débuts.
C’est cet éternel recommencement que j’ai eu l’honneur et le plaisir de vous remémorer, et de revivifier.
Alors, entre ici, Raymond Fillipi, tu es dans ta maison, et à jamais !









