Il y a dix-huit mois, nous avons décidé de ne plus choisir notre logiciel sur le marché, mais de le concevoir. Pas par goût de la technique mais par refus d'une dépendance technologique qui cloisonnait les données, isolait les solutions, et devenait chronopage.
Un cabinet d'avocats qui développe son propre outil de gestion, c'est inhabituel. Quel a été le point de départ ?
Cédric Dubucq : Une impossibilité toute simple. Nous voulions que nos nos différents outils se parlent entre eux, en continu et intelligemment. Par exemple, qu'une facture émise déclenche son suivi, qu'un encaissement constaté éteigne la relance, qu'un retard remonte à l’associé concerné sans qu'un collaborateur passe son vendredi à rapprocher des tableaux. Cela paraît élémentaire. Aucune solution à notre disposition ne le permettait vraiment.
Vous aviez pourtant essayé les outils du marché ?
Cédric Dubucq : Tous, ou presque. Je le dis sans aucune animosité, car ces éditeurs historiques rendent de grands services à la profession. Mais aucun ne nous proposait une solution ouverte. Nous passions notre temps à demander si telle chose était possible, si telle autre était prévue, et on nous répondait soit que la solution n’était pas ouverte, soit que cela nécessitait un développement sur-mesure. Alors nous avons arrêté d'attendre.
David Ybert de Fontenelle : Le diagnostic technique était le même partout. Ces outils partagent une architecture fermée. On entre dans un environnement logiciel, vous adoptez sa logique, et ce que l'éditeur n'a pas prévu n'existera pas, ou pas avant deux ans, ou pas pour vous. Ajoutez à cela des engagements contractuels qui ne correspondent pas à la temporalité technologique et votre cabinet ne dispose plus de levier sur son propre outil de travail. De mon point de vue, ce n'est pas une question de qualité. C'est une question de modèle.
Qu'entendez-vous par « ouvert » ?
David Ybert de Fontenelle : Un logiciel qui accepte de ne pas tout faire lui-même. Le meilleur outil de signature électronique n'est pas édité par le meilleur outil de facturation, qui n'est pas celui qui héberge le mieux vos documents, qui n'est pas celui qui fait la meilleure IA. Un cabinet devrait pouvoir prendre le meilleur de chaque catégorie et les faire travailler ensemble automatiquement.
C'est ce que nous avons construit : non pas un logiciel de plus (quoique…), mais le point où tout converge en permanence. Une boite à outils dont le cabinet compose lui-même l’assemblage, et dont chaque pièce reste remplaçable. Agréger les meilleurs outils du marché et la certitude de faire bénéficier au cabinet le meilleur logiciel du marché et en permanence. Un outil choisi est un outil maitrisé.
Cédric Dubucq : Et surtout qui ne nous enferment pas. Le jour où un meilleur outil apparaît, on le branche. Le jour où l'un d'eux déçoit, on le débranche. C'est le cabinet qui décide, pas la feuille de route d'un tiers.
Concrètement, qui a construit cela, et combien de temps ?
David Ybert de Fontenelle : Dix-huit mois, en interne, avec Louis de Valbray, une équipe technique de premier plan, et avec les avocats du cabinet. C’est cette proximité entre la technique et le droit qui explique tout le reste. La solution a tout de suite fait l’unanimité, et personne ne peut plus s’en passer.
Avez-vous douté ? On imagine le coût, le temps, et l'objection classique : « ce n'est pas votre métier ».
Cédric Dubucq : Non. Nous avons créé le logiciel dont nous rêvions, et chaque nouvelle fonctionnalité est intégrée en 48 heures environ. En fait, gérer son cabinet est précisément notre métier. On ne peut pas détacher la gestion d'un cabinet de ses finances, de sa gestion documentaire, de sa relance, et désormais de son infrastructure d'intelligence artificielle. C'est un seul et même système. À force de déléguer chacun de ces morceaux à des logiciels fermés, nous avions créé les conditions d'une dépendance, et surtout d'un cloisonnement.
David Ybert de Fontenelle : L'isolement, c'est le mot juste techniquement. Des données éparpillées dans des silos qui ne communiquent pas : le actes ici, la facturation là, les mails ailleurs et les notes de rendez-vous dans un quatrième endroit. Mes tâches ? Sur un post-it évidemment.. et une intelligence collective qui ne s'accumule nulle part. Chaque dossier repartait un peu de zéro à chaque fois qu’on y revient.
Cette « intelligence collective », c'est le cœur de votre démarche ?
David Ybert de Fontenelle : C'est ce qui a le plus changé le quotidien. Le cabinet dispose aujourd'hui de quatre-vingt-trois compétences, entendez des savoir-faire formalisés : la façon dont on rédige une mise en demeure, dont on ouvre un dossier de contentieux, dont on analyse des conclusions adverses, dont on prépare une assemblée générale annuelle. Ces compétences sont agrégées, ne font qu’un, sont mises en commun, elles se renouvellent et s'améliorent en temps réel, et elles sont reliées aux dossiers, aux données, aux mails. Lorsqu'un collaborateur affine une méthode, tout le cabinet en bénéficie le lendemain.
Une précision, parce qu’elle est décisive. Nous ne développons pas notre intelligence artificielle. Nous mettons à plat notre savoir-faire juridique et ouvrons le cabinet aux meilleurs modèles du marché, celui que nous avons choisis, à travers une infrastructure et des données que nous maitrisons. Le modèle d’IA peut changer demain, notre savoir-faire, lui reste chez nous et la valeur ajoutée celle de l’avocat.
Cédric Dubucq : Le stagiaire arrivé lundi travaille avec le savoir-faire accumulé depuis dix ans. Cela change la façon dont nous formons, et la façon dnt nous répondons à un client. Et c'est à nous.
Pourquoi insister sur « c'est à nous » ?
Cédric Dubucq : Nous vivons trois ères successives du numérique. L'ère de l'accès : l'information juridique est devenue disponible et d’excellente qualité, pour (presque) tous. On a assisté à l'ère de la propagation : les outils se sont multipliés et ont pénétré chaque tâche du cabinet. A mon avis, on va passer maintenant à l'ère de l'imbrication : l'intelligence artificielle s'insère au cœur même de la production juridique, elle lit nos pièces, elle rédige avec nous, elle mémorise nos dossiers. Dans cette troisième ère, la donnée n'est plus un stock, c'est le front. Celui qui détient la mémoire du cabinet détient le cabinet. Et il ne faut surtout pas déléguer ce sujet régalien à un plusieurs tiers qui ne sont pas reliés.
C'est-à-dire ?
Cédric Dubucq : Si la couche d'intelligence appartient à l'éditeur, alors chaque acte que vous rédigez, chaque recherche, chaque échange enrichit une mémoire qui n'est pas la vôtre. Vous devenez le fournisseur gratuit de la valeur de quelqu'un d'autre, et vous ne pouvez plus partir sans tout perdre. L'avocat affiche fièrement son indépendance, la défend chez son client, la fait rayonner dans ses actes, puis l'abandonne chaque matin en ouvrant son logiciel. Puis surtout, on peut faire bien mieux.
David Ybert de Fontenelle : Et c'est un choix d'architecture avant d'être un discours. Là où l'IA apprend, là où la mémoire du dossier se constitue, cela doit se trouver dans une base qui appartient au cabinet, hébergée en France, cloisonnée dossier par dossier, exportable intégralement et contrôlable. Sinon la souveraineté n'est qu'un mot sur une plaquette.
Vous faites souvent le parallèle avec les experts-comptables.
Cédric Dubucq : Parce qu'ils ont dix ans d'avance sur nous, dans le bon comme dans le moins bon. La profession comptable a compris tôt que son infrastructure était un enjeu professionnel : elle s'est dotée collectivement d'outils partagés pour ses télédéclarations, elle a organisé ses flux. Mais dans le même temps, le marché de ses logiciels de production s'est concentré, et beaucoup de cabinets dépendent aujourd'hui de la feuille de route d'un éditeur pour savoir ce qu'ils pourront faire l'an prochain. La réforme de la facturation électronique achève le mouvement : les flux passent par des plateformes, et celui qui tient le flux tient la relation. Les avocats sont exactement à ce carrefour. Nous pouvons encore choisir de posséder notre infrastructure plutôt que de la louer.
Souveraineté technologique, jusqu'où la poussez-vous ?
Cédric Dubucq : Jusqu'au bout, mais sans compromis sur l'usage. Être maître de ses données. Travailler avec les meilleures solutions du marché, y compris les meilleurs modèles d'IA, sans en épouser une seule ad vitam aeternam. Ne pas être dépendant, pouvoir changer d'outil, exporter tout, partir librement et quand on veut. En tant qu’avocat, nous devons adapter l'infrastructure à nos besoins plutôt que l'inverse.
David Ybert de Fontenelle : Avec une exigence que l'on oublie souvent dans ces débats : l'ergonomie. Une interface que l'on a plaisir à ouvrir chaque matin, sinon personne ne l'utilise dicté par une mécanique irréprochable et le moins de geste possible entre l’intention et le résultat. La souveraineté qui coûte du confort d’utilisation est une souveraineté que l'on abandonne au premier dossier urgent.
Hébergement en France, secret professionnel imposé jusque dans la base de données, aucun transfert vers des serveurs tiers, et un outil beau et rapide : on n'a pas eu à choisir.
Que diriez-vous à un confrère tenté de faire de même ?
Cédric Dubucq : Que c’est faisable et que nous n’avons pas l’intention de garder cela pour nous. Nous l'avons fait, nous savons désormais ce que cela coûte et ce que cela rapporte et nous le partageons volontiers à tous les confrères qui le souhaitent, parce qu'une profession souveraine ne se bâtit pas cabinet par cabinet dans son coin.
David Ybert de Fontenelle : Ensuite, que les confrères posent une seule question à leur éditeur actuel : « Si je pars demain, qu'est-ce que je perds ? ». La réponse dit tout de la relation.
Un mot de conclusion ?
Cédric Dubucq : Notre devise est « sens de la tradition, goût pour l'innovation ». Il n'y a aucune contradiction. L'indépendance de l'avocat est la plus ancienne de nos traditions. La défendre, aujourd'hui, suppose de la loger aussi dans nos outils pour que l’intégralité de notre temps soit dédié à nos clients.


